"Vous devriez tous mourir", voilà comment la police brésilienne traite les activistes



Le 12 juin à Belo Horizonte, la reporter et membre du collectif Midia NINJA, du nom d'un média en ligne indépendant, Karinny de Magalhães a été emprisonnée injustement et violemment agressée par la police alors qu'elle faisait son travail de média-activiste en retransmettant en direct les affrontements entre policiers et manifestants. Après 2 jours de prison et grâce une mobilisation mondiale elle a été libérée. Nous publions ici en français son récit intégral.



Karinny Magalhães, en retransmettant en direct la manifestation à Belo Horizonte, le jour du lancement du Mondial. Photo: Maria Objetiva
Karinny Magalhães, en retransmettant en direct la manifestation à Belo Horizonte, le jour du lancement du Mondial. Photo: Maria Objetiva
Version originale en portugais sur le site de Midia NINJA

La tête plaquée contre le mur, les mains immobilisées derrière le dos, j’entendais cette voix, qui m’avait déjà insultée à plusieurs reprises, justifier la raison de tant d’agressivité et de haine : « vous êtes le cancer du monde, vous devriez tous mourir ».



12 juin. Les manifestations prévues pour marquer l’ouverture de la Coupe du Monde ont été un champ de lutte et de résistance dans tout le pays. A Belo Horizonte, les manifestants s’étaient rassemblés Place du 7 septembre et avant même que le rassemblement ne prenne forme, ils avaient déjà été abordés agressivement par la police militaire (PM) qui cherchait à les fouiller. Le cortège a traversé les rues de Belo Horizonte pour arriver à la Place de la Liberté où se trouve l’horloge de la FIFA – installé pour afficher le compte à rebours avant le coup d’envoi – encerclée et protégée par la police anti-émeute.

Lorsque nous avons atteint l’horloge, la police nous a attaqués avec des balles en caoutchouc et des gaz lacrymogènes. Preuve du manque de professionnalisme et de la malveillance de la police militaire de cet Etat répressif qu’est le Minas Gerais, qui emploie une violence démesurée pour « maintenir l’ordre » alors que la manifestation était restée pacifique jusqu’alors. Après l’attaque, les manifestants ont été dispersés par la police. J’ai perdu de vue mes coéquipiers du NINJA qui faisaient la couverture avec moi et j’ai continué à retransmettre les altercations entre la police anti-émeute et les manifestants, qui à ce moment-là étaient déjà bien moins nombreux que les policiers. 

La violence est devenue plus intense entre la PM et les manifestants, mais j’ai continué à retransmettre en direct en décrivant la scène, faisant mon travail de média-activiste.

J’ai parcouru un long trajet entre la Place de la Liberté et la Place Raul Soares, et en tournant sur l’avenue Paraná, dix policiers ont couru vers moi et m’ont arrêtée en plus d’autres personnes que je ne connaissais pas. Après avoir été immobilisée, j’ai été victime d’agressions physiques et verbales. Gifles, coups de bâtons dans les jambes et dans le dos.  Voilà le protocole d’abordage de la police militaire.

Dans la vidéo enregistrée durant la retransmission, on entend distinctement les injures machistes qui m’ont été lancées. Je suis une femme, une activiste, je fais l’information, je suis libre. J’étais dans le droit de faire mon travail en renseignant ce qu’il se passait dans la rue.

Avec trois autres personnes, nous avons été emmenés au poste de police le plus proche. Et une fois arrivés, les agressions ont repris de plus belle. Gifles, coups de pieds, coups de bâton et cette fois, même des crachats pour nous souhaiter la bienvenue. Lorsqu’ils ont compris que j’étais la narratrice du direct, ils ont confisqué le téléphone portable que j’utilisais pour faire la retransmission. Ils m’ont demandé de débloquer l’appareil pour le « perquisitionner », mais comme ce téléphone appartenait à une autre NINJA, je ne connaissais pas le mot de passe. Ils m’ont alors isolée du groupe et posée sur une table où cinq policiers, hommes et femmes, m’ont battue pour me forcer à donner ce mot de passe. 

Pendant l’agression, l’u d’eux a heurté le côté gauche de ma tête. J’ai perdu connaissance. J’ai repris mes esprits sous d’autres gifles accompagnées de cris « réveille-toi, fille de pute ! ». On m’avait replacée au milieu des trois autres personnes arrêtées. Nous avons ensuite été menottés, bousculés et contraints à rester debout pendant environ 2 heures, à entendre silencieusement les injures, à recevoir des crachats les yeux ouverts. Par-dessus cela, j’ai dû supporter les dégoutants commentaires « bonnasse ! », prononcés à mi-voix par ces policiers en rut. Incommensurable dégoût ! 

Après avoir consulté mon dossier dans leur système, ils ont découvert que mes parentes travaillaient à la police judiciaire, dans l’Amapá (Nord du pays), ma région natale. Cela m’a valu d’avantage de railleries. Comme si la profession de mes parents pouvait discréditer mon engagement politique et l’exercice de mes fonctions de média-activiste. 

Ce n’est qu’après une heure et demie de réclusion dans ce poste de police (fait qui n’est mentionné nulle part dans le procès-verbal), que j’ai été transférée à ce qu’ils appellent le « commissariat du mondial ». Il s’agit, à priori, du commissariat spécial qui a été créé pour recevoir les personnes arrêtées durant les manifestations. Nous sommes arrivés autour de 19h30 et avons été reçus par un groupe d’avocats volontaires et commis d’office qui ont été très attentionnés, nous ont informés sur la situation et soutenus tout du long. A cause de leur présence, le traitement des policiers a changé du tout au tout, au point que ceux qui m’avaient traitée de fille de pute, en venaient maintenant à me demander pardon lorsqu’ils tiraient un peu trop fort pour me retirer les menottes. 

J’ai enfin pu manger en début de soirée, lorsque les avocats - qui restaient toujours auprès de nous - ont réussi à m’apporter un sandwich. J’ai été arrêtée autour de 18h et alors que je me suis plainte de mes douleurs dès que je suis arrivée au commissariat, je n’ai été envoyée à l’hôpital qu’à 3 heures du matin. Heureusement, je n’avais rien de cassé. D’après le médecin, il ne s’agissait que de lésions bénignes. De là, on m’a emmenée à l’institut médico-légal pour effectuer le constat médical des coups et blessures. J’ai enfin pu faire ma déposition, une fois retournée au commissariat. En présence de deux avocats, j’ai détaillé tous les faits, mais malgré mon récit et l’intervention des avocats, le commissaire a affirmé que les déclarations des policiers prévalaient sur les nôtres et que par conséquent, j’aillais être emprisonnée et que la condamnation serait inscrite dans mon casier judiciaire. 

A 5 heures du matin, j’ai été déclarée officiellement prisonnière de l’Etat du Minas Gerais et à 7 heures, je suis arrivée au centre de détention. C’est alors qu’on s’est rendu compte que le procès-verbal de l’institut médico-légal avait mystérieusement « disparu » et qu’on m’a renvoyée pour le refaire auprès d’un autre médecin qui, cette fois, a à peine survolé mes blessures. 

J’étais sans nouvelle de ce qui se passait à l’extérieur, de la mobilisation sur les réseaux sociaux et de l’avancement de la procédure judiciaire. Quand je suis arrivée au centre de détention de la région Centre-Sud autour de 9h du matin, j’ai enfin vu mes compagnons de Fora do Eixo et le député fédéral Nilmário De Miranda qui étaient là pour s’assurer que les agressions ne se reproduisent pas en prison. 

Dans l’après-midi, j’ai été emmenée au Parquet pour témoigner auprès de la magistrate Nívea Mônica en présence du président de la commission des droits de l’homme de l’ordre des avocats du Brésil (OAB) du Minas Gerais, William Santos et de l’avocate commise d’office Fernanda, qui étaient responsables du dossiers et m’ont gentiment informée de l’avancée de la procédure judiciaire. Dans les couloirs du Parquet, j’ai de nouveau croisé mes compagnons de la maison Fora do Eixo Minas et malgré le cœur brisé, le corps épuisé, j’avais la certitude qu’ils étaient en train de se mobiliser pour que justice soit faite et que je puisse sortir de là. Ces quelques instants m’ont permis de retourner à la prison avec la force nécessaire pour supporter encore un jour interminable. 

Après tout cela, je me suis retrouvée là, incarcérée, en uniforme, dans une cellule au milieu de 6 autres détenues, pensant que je ferais maintenant partie des statistiques. Pendant toute la journée, je n’arrêtais pas de penser que ce qui m’arrivait n’était qu’un cas parmi des centaines et centaines d’autres, invisibles. J’étais à la fois rassurée de pouvoir compter sur le soutien des personnes avec lesquelles je contribue à construire un réseau de communication alternatif et culturel au Brésil et en même temps indignée de savoir que les nombreuses femmes qui se trouvaient dans la même situation que moi, ne bénéficieraient pas de ce soutient et pour cela, n’auront pas la même chance que moi. 

Autour de 2h du matin, alors que je me préparais déjà à passer la nuit en prison, on m’a appelée pour me dire que je serais libérée. Ce n’est qu’en sortant et en rentrant à la maison Fora do Eixo Minas avec mes compagnons de lutte que j’ai pris conscience de l’ampleur de la mobilisation qui s’était organisée pour me libérer. J’eu plus que jamais la certitude que j’étais à la bonne place, en tant qu’activiste pour lutter toujours plus contre ces injustices insupportables qui ne devraient plus exister en démocratie.

Je tiens à remercier tous ceux qui se sont mobilisés, et spécialement les membres du collectif Fora do Eixo et Midia NINJA du Brésil et du monde. Je suis pleinement convaincue, que malgré les tentatives d’imposer la terreur, le courage de toutes ces personnes, unies est d’une extrême importance pour que nous puissions poursuivre nos luttes, contre le machisme, les injustices, les inégalités, pour les droits fondamentaux de la liberté de la presse et pour que nous ayons un jour une nouvelle police civilisée dépourvue de son héritage autoritaire et militaire. 


Dimanche 15 Juin 2014
Florence Poznanski
Responsable Bureau Brésil - Internet Sans Frontières Florence Poznanski est politologue. Son projet... En savoir plus sur cet auteur





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