Une semaine à Abidjan : avec Aisha Dabo on discute Gambie, Internet, surveillance



Du 12 au 16 mai 2014, Internet Sans Frontières était à Abidjan pour former, en partenariat avec l'Université de Clemson, des journalistes, blogueurs et activistes d'Afrique de l'Ouest aux techniques pour contrer la surveillance et la censure. Une excellente occasion de vous présenter certains des participants. Aisha Dabo, aussi connue sous le pseudonyme Masha Nubian sur Twitter partage avec nous son expérience en tant que journaliste gambienne. vivant au Sénégal.



Une semaine à Abidjan : avec Aisha Dabo on discute Gambie, Internet, surveillance
1/ Bonjour, peux-tu te présenter à nos lecteurs en quelques mots ?

Je m'appelle Aisha Dabo, une sénégambienne multilingue. Je me sens africaine. Je suis journaliste formée en presse écrite et radio qui a développé un amour pour le journalisme web en 2006. Depuis, la majeure partie de mon travail est sur le net; c'est devenu la plateforme de partage principale de mes écrits professionnels ou personnels. Au cours des années je suis devenu web content manager, designer; je suis bloggeuse, très active dans les réseaux sociaux Facebook et surtout Twitter. Je m'occupe actuellement de la communication en ligne de certaines organisations. Je m’insurge contre toute attaque contre les libertés et les respects des droits de l’Homme, la femme et la fille. Je suis afropolitan, africaniste et adore découvrir ce continent. Je suis basée au Sénégal depuis 2006

 2/ Tu as participé à la formation sécurité à Abidjan. que représente la sécurité des données personnelles pour toi ? Et quel comportement adoptes-tu pour assurer autant que faire se peut le respect de ta vie privée sur Internet ?

Lorsque j’ai commencé le journalisme en 2000 à Banjul en tant que simple reporter, j’étais un peu réticente à tout ce que était internet, je ne m’en servais que pour les mails. En fait, je ne savais quelle attitude avoir par rapport à cet outil illimité, vaste, et intangible.
Mais, à un moment donné cela ne devenais plus tenable parce que je devais interagir sur le net aussi bien pour mes recherches universitaires que pour mon travail.
 
J’ai eu à faire certaines erreurs mais depuis je suis vigilante. Bien que l'internet est devenu mon outil de travail mais aussi mon outil de partage principal, je suis néanmoins la plupart du temps un peu inquiète de ne pas savoir exactement comment se protéger et protéger sa vie privée. J’ai arrêté d’utiliser facebook sur mon portable dès que j'ai vu que le programme avait répertorié toutes les données de mes contacts qui sont sur le portable. Et j’ai eu plus peur lorsqu’ils ont commencé l’identification faciale  avec les photos.
 
Pour ce qui est de mes échanges avec mes sources, on créait un compte commun en s’accordant sur un mot de passe pour échanger ; ou échanger par des intermédiaires fiables.
Si vous avez parcouru le net, il est rare de trouver des informations complètes sur moi. Par exemple sur facebook, mon compte est incomplet comme sur la plupart de mes autres comptes, et je reste vague. Je suis un peu parano donc je garde le mystère.
 
Je sais que ce que je fais n’est pas suffisant ; je n’ai contrôlé que ce que je pouvais ce qui bien sur n’est pas grand. Je suis plus rassurée avec les échanges de la formation, et les outils et techniques appris. Maintenant, je dirai mon angoisse d’être traquée baisse de 90% à 50%...on verra après :-)


3/ Tu viens de Gambie et tu vis au Sénégal, les questions de sécurité des données et de surveillance sont-elles une préoccupation pour les internautes dans tes deux pays ?

En Gambie, la surveillance a toujours été un problème majeur que cela soit pour les journalistes que les simples citoyens à cause du réseau très développé des services secrets et les citoyens peuvent se faire arrêter pour un oui ou pour un non.
Donc dans un pays où la surveillance est aussi développé dans la vie hors ligne, la vigilance a toujours été de mise parce que tout peut arriver. Avec les censures et l’insécurité grandissante pour les journalistes, l’internet est devenu l’outil de prédilection des personnes ayant soif de liberté.
 
La population est devenue de plus en plus active en ligne avec plusieurs pages sur facebook, des blogs et des sites d’information avec la possibilité d’utiliser des VOIP pour participer ou faire des témoignages en direct ; ou du live reporting. Tous traitent de divers sujets mais surtout des dérives et excès du gouvernement. Mais la dernière liberté d’expression qui restait est menacée. Dernièrement, des lois contre la liberté d’expression en ligne ont été mises en place avec des condamnations qui peuvent aller jusqu’à 13 ans et une amende.
 
Cette loi préoccupe les personnes sur place mais aussi ceux qui se rendent en Gambie souvent et sont très actifs en ligne. La mode ces dernières années est de demander à toute personne arrêté son mot de passe pour accéder à ses comptes. Les informations privées trouvées dans ces comptes, qui compromettraient la sécurité ou attiseraient un soulèvement contre le régime,  sont et peuvent être utilisées contre la personne devant la justice. Ce qui veut dire qu’il n’y a plus de limite à cette traque des voix dissidentes ou qui ne chantent pas les louanges du gouvernement.

Bien que je me sente plus en sécurité au Sénégal, cela ne veut pas dire que je ne suis pas inquiète. En 2006, un journaliste gambien a failli être enlevé en plein jour par les services secrets gambiens. Cela fait un an ce mois ci qu’un ancien député Mahawa Cham qui résidait à Dakar et une autre sont porté disparus. Ils auraient été kidnappés. La seule chose que l’on sait, c’est qu’ils sont montés dans une voiture noire.
Sous le président Abdoulaye Wade, à chaque fois que le président Yahya Jammeh lui parlait de soi-disant dissidents gambiens vivant au Sénégal, il rétorquait qu’il n’encouragera pas toute déstabilisation de son voisin à partir du Sénégal mais ne pouvait empêcher aux gens de s’exprimer.
 
Mon inquiétude et celle de la plupart des gambiens même binationaux vivant au Sénégal a grandi sous le régime du président Macky Sall en 2013 avec en premier l’expulsion de l’ancien putschiste gambien Koukouye Samba Sagna vers le Mali où il est décédé quelque temps après.
Koukouye était né au Sénégal, en Casamance ; sa mère était sénégalaise et il avait fait ses études primaires au séminaire Charles Lwanga de Ziguinchor, sa photo y est toujours.
Lorsque la société civile s’est inquiétée du fait qu’un sénégalais soit déporté, le gouvernement a déclaré que sa nationalité était falsifiée.
 
Ensuite, il y a eu le cas du journaliste tchadien Makaila NGuebla (Il se trouve désormais en France après qu'Internet Sans Frontières et d'autres organisations ont aidé à ce qu'il obtienne l'asile ndlr) . Le porte parole du gouvernement Abdou Latif Coulibali avait déclaré que le journaliste vivait au Sénégal en situation irrégulière. « Sa présence était simplement tolérée. Mais sous certaines conditions : qu'il s'abstienne de faire un certain nombre de choses et de déclarations que le gouvernement sénégalais estime contraires à sa volonté de vivre chez nous » a déclaré à RFI le porte parole du gouvernement sénégalais, Abdou Latif Coulibaly.

Retrouvez Aisha sur Twitter  
 


Mardi 20 Mai 2014
Julie Owono
Head of Africa Desk @ Internet Sans Frontières En savoir plus sur cet auteur





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